Entre accélération et fragilisation, l'effet de transformation de l'IA
"Est-ce que l'IA apporte vraiment de la productivité ? Est-ce qu'elle va nous remplacer ?". Ces questions interpellent beaucoup d'entre nous. Depuis de mois, j'épluche des études, parfois contradictoires, souvent parcellaires, pour assembler une vision cohérente sur ces sujets. Puis, un projet récent m'a permis d'expérimenter en première personne les effets de la transformation qui amène l'IA.
Un exosquelette qui nous porte ...
Dans mon travail, je suis amené à tester de nouvelles idées sous la forme de POCs. Mes compétences en développement suffisent pour écrire le code de ces prototypes avant de passer la main aux spécialistes des outils de production.
C'est dans ce cadre que je teste de manière intensive depuis 2 semaines une IA qui permet de générer du code. C'est très peu de temps, je vous l'accorde, mais je constate que des fonctionnalités que j'avais prévu de faire unitairement en 2 à 4 jours, ont été systématiquement créées, testées et déployées dans la journée. J'ai le sentiment de porter un exosquelette qui me permet de soulever des charges importantes sans effort.
Il est utile de donner quelques précisions sur ma manière d'utiliser cette IA (pas de vibe coding) :
1. Je ne lui demande pas de créer des applications entières, mais des fonctionnalités bien précises et isolées ;
2. Je lui indique mon besoin tout en demandant les différentes manières de l'implémenter. Je choisit celle qui s'adapte le mieux au reste du code du projet. Il est donc nécessaire de connaître les bases du développement informatique pour guider l'IA et contrôler la pertinence de ses propositions ;
3. Les fonctionnalités demandées ne sont pas exotiques et l'IA dispose de nombreux exemples dans ses données d'entrainement car son code marche quasiment toujours du premier essai ;
Outre le temps gagné, cette application ouvre le champ de ce que je peux tester. Disons que pour une certaine fonctionnalité je pense à 3 manières de l'implémenter. En faisant le code manuellement, je ne testerais qu'une car écrire le code prends du temps. Avec l'IA, je peux lui demander de coder les 3 variantes pendant que j'assiste à une ou deux réunions et les tester après.
... et un Kwisatz Haderach qui nous leste
Bien qu'à chaud le sentiment d'avancer vite est très satisfaisant, une fois l'effet whaouh ! passé de très nombreux questionnements m’interrogent :
1/ Perte de compétences techniques
Il sera difficile de venir en arrière et de se passer de cette assistance. Cela veut dire que je vais coder beaucoup moins et que si je ne me force pas à prendre les escaliers au lieu de l'ascenseur de temps à autre, mes compétences vont s'éroder. A terme, je ne pourrais peut-être plus comprendre les dernières évolutions techniques.
2/ Des temps difficiles pour les stagiaires et les juniors
Une considération purement financière montre que l'IA génératrice de code coûte par mois 18€, soit le cout de 4 heures d'un stagiaire (~600€/mois). Cette réflexion est appliquée par de nombreuses entreprises qui n'embauchent plus de développeurs junior : aux Etats-Unis, leur nombre d'embauches a diminué de 20% sur les 3 dernières années. Cf. https://digitaleconomy.stanford.edu/wp-content/uploads/2025/08/Canaries_BrynjolfssonChandarChen.pdf
Bien entendu, je ne peux accepter ce désengagement vis-à-vis de notre société, mais d'autres le feront.
3/ Un risque pour la sécurité et la dette technique
J'avance plus vite certes, et j'ai vérifié le code produit par l'IA car c'étaient de petites fonctionnalités. Mais qu'en sera-t-il sur la durée ? Vais-je avoir la rigueur de continuer à le checker pour des développements plus conséquents ? Qu'en est-il de la sécurité du code ? De la maintenabilité du code produit par l'IA ? Suis-je en train de cumuler de la dette technique sur l'autel de la vitesse ?
Paradoxalement, une solution serait d'utiliser l'IA pour auditer le code ...
4/ Impact sur le partage d'expertises et la dynamique des équipes
Puis, je me demande quel sera l'impact sur les équipes qui jusqu'à là travaillent en solidarité pour mettre en commun leurs diverses compétences ?
Maintenant, chaque développeur aura accès -tel un Kwisatz Haderach -, aux savoirs d'une myriade de développeurs anonymes qui l'ont précédé. J'ai du mal à anticiper l'impact sur la dynamique des équipes mais cet impact sera certain.
5/ L'aveuglement induit par la vitesse
La vitesse nous enferme, écrivait le philosophe Paul Virilio. En allant vite, on ne regarde que devant et on manque de temps pour nous questionner sur les motivations de nos décisions.
Reconnaître et maîtriser le changement
Je constate que mon travail commence à changer, c'est une certitude. Mais comment puis-je faire pour piloter ce changement au lieu de le subir ?
Prenons l'impact le plus évident : que fait-on du temps économisé ? La tentation serait de l'investir dans le développement de plus de fonctionnalités et de plus de services. Mais au lieu d'augmenter la production ne serait-il plus intéressant d'améliorer la qualité ? Dans ce cas il faudrait utiliser ce temps au profit de la stratégie, du contact direct avec les utilisateurs et de l'expérience utilisateur.
Deuxièmement, on doit se préparer pour devenir les pilotes d'une petite armée d'IAs qu'il faudra guider pour qu'ils produisent ce qu'on veut. Avec moins de travail opérationnel direct, on se recentrera sur notre rôle de gardiens du sens du projet et arbitres des choix.
Personnellement, je tiens à maîtriser ce changement avec un cadre d'utilisation de l'IA qui peut inclure des éléments comme :
1. Investir les gains de temps dans qualité et pas dans la quantité de services ;
2. Réaliser des revues de code régulières pour vérifier la maintenabilité, éviter ou réduire la dette technique et auditer la sécurité ;
3. S'engager envers les nouvelles générations : investir une partie du temps économisé avec l'IA dans la formation des jeunes ;
4. Eviter d'entrer dans une spirale qui nous amène à aller toujours plus vite et réserver du temps pour la réflexion sur les questions de fond des projets ;
5. Maintenir et développer ses compétences techniques. Enlever l'exosquelette de l'IA et faire les choses à la main par soi même de manière régulière.
L'humain, cette matière première
Vous pouvez penser, à raison, que l'IA avait des montagnes d'exemples de code prêtes à l'emploi (Github, Stackoverflow, ...) ce qui lui a permis de devenir performante dans ce domaine, mais que cela n'est pas nécessairement extrapolable à d'autres secteurs.
Pourtant, des entreprises d'IA paient des anciens banquiers, consultants, etc. pour avoir des données leur permettant d'entraîner des IAs spécialisées dans ces métiers. D'autres comme Neon, la 2ème application sociale du Apple App Store, paient ses utilisateurs 30¢ la minute pour pouvoir enregistrer leurs appels, et vendre ensuite les données aux éditeurs de modèles d'IA. Dans ce contexte l'humain est "une matière première", comme l'indique Thibault Prévost dans "Les prophètes de l'IA", qui est utilisée par les entreprises de "privatisation et captation de richesses".
La course à la codification des métiers est lancée. Certaines IAs spécialistes marcheront mieux que d'autres mais je suis persuadé que le nombre d'initiatives dans ce sens va exploser.
Et pourtant, en faisant cela, on tombe dans cette situation paradoxale où l'IA s'alimente d'une source pour ensuite la remplacer au risque de la tarir.
En définitive : choisir ou subir
L'impact de l'IA générative dans le monde du travail va très au-delà du simple changement d'outils. Comme la révolution industrielle qui a découplé notre force physique, l'IA met à notre disposition de l'intelligence à la demande qui nous permet d'élargir le périmètre de ce qu'on peut atteindre.
Mais cette amplification cognitive nous fragilise en même temps qu'elle nous porte car elle peut nous conduire à une acceleration irréfléchie de la production au prix de laisser de côté les futures générations et d'éroder nos compétences.
Il nous appartient d'établir le cadre et les conditions d'utilisation de l'IA pour donner un ses à l'augmentation qu'elle nous offre tout en préservant nos compétences et en atténuant l'impact social de son utilisation.