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Contrôle efficace du Covid-19 ou confidentialité ? Choisissez les deux

26 mars 2020

D’après les chiffres, la pandémie du Covid-19 semble globalement mieux gérée par les pays asiatiques. D’autant plus que certains de ces pays réussissent à limiter la propagation de la maladie sans avoir à mettre leur économie à l’arrêt.

L’une des causes qui peuvent expliquer le phénomène, sont les réflexes acquis lors l’épidémie du SARS-CoV (Syndrome respiratoire aigu sévère lié au coronavirus) en 2003. Ils ne se sont pas laissés gagner par l’étourdissement et ils ont su réagir vite et bien. De plus, leurs stocks de matériel médical étaient prêts et pleins.

Une autre clé est l’utilisation que ces pays font des données issues d’applications mobiles ou d’objets connectés tels que les caméras de surveillance. L’important maillage de données à caractère personnel généré par ces dispositifs, rend possible la mise en place du « contact-tracing » (recherche ou dépistage de contacts), une méthode de contention de maladies bien connue des épidémiologistes.

contact tracing

Couplé à des tests massifs, le contact-tracing a permis à certains de ces pays – citons la Corée du Sud et le Singapour- de ne pas confiner des millions de citoyens dans leur domicile et d’épargner leur économie. Si bien les effets du dispositif sont un succès dans ces deux pays, leur implémentation diffère et les implications sur la vie privée des citoyens aussi.

Le modèle de la Corée du Sud

La Corée du Sud réalise des tests systématiques et réguliers sur une grande partie de la population, ce qui permet de détecter rapidement les personnes qui manifestent les premiers symptômes et de les envoyer en confinement chez eux. Mais la logique du contact-tracing nécessite d’identifier les personnes ayant eu un contact avec la personne infectée. Comment font-ils ?

Byung-Chul Han, philosophe sud-coréen, expliquait il y a quelques jours dans El Pais qu’en Corée du Sud il y a des caméras de surveillance dans la rue - comme dans toutes les villes-, mais en Corée du Sud il y en a aussi dans chaque immeuble … et également dans chaque étage. Des postes de contrôle permettent vidéo à l’appui, de retracer le parcours intégral des personnes testées positives. Le gouvernement peut ainsi contrôler et isoler à toutes les personnes pouvant avoir été infectées.

Les résultats affichés démontrent l’efficacité de la méthode. Mais est-ce qu’un citoyen européen serait prêt à accepter la mise en place d’un tel dispositif ? Est-ce qu’un pays disposant d’un si vaste réseau de surveillance va-t-il résister à la tentation d’une utilisation abusive ? Rien n’est moins sûr.

La « Smart Nation » Singapour

Plus au sud, la cité-état de Singapour a mis les bouchées doubles pour mettre en place une autre forme de contact-tracing. Comme le signale cet article du New York Times, suite à un test positif les équipes médicales se donnent 2 heures pour dénicher les premiers détails sur la façon dont la personne a été infectée et avec qui elle a été en contact. Les détails des lieux où cette personne habite, travaille et se divertit sont rapidement publiés en ligne, ce qui permet aux autres citoyens de prendre leurs dispositions. Enfin, la personne infectée et ses proches sont mis en quarantaine pour limiter la propagation.

Comment fait le Singapour pour retracer le parcours des personnes infectées ? Au moins deux méthodes ont été mises en place. La première consiste à faire une photo des élèves au commencement de chaque cours, ce qui permet de savoir qui était proche de qui en cas d’infection avérée.

Mais le Singapour, a aussi créé l’application mobile TraceTogether. Il s’agit d’une application qui s’appuie sur le réseau de proximité Bluetooth dont les smartphones sont équipés. Si deux smartphones ayant TraceTogether activé se croisent à moins de 2 mètres, ils prennent note de leurs identifiants respectifs. Si une personne qu’utilise TraceTogether est testée positive, les agents gouvernementaux peuvent récupérer la liste de téléphones ayant été en contact proche avec la personne infectée et prévenir facilement et rapidement les personnes qui risquent d’avoir été contaminées.

Et en quoi cela est mieux concernant la protection de la vie privée que la vidéosurveillance massive ? On peut avancer plusieurs raisons. Les données collectées sont cryptées et inutilisables par le propriétaire du téléphone. Deuxièmement, des lois prévoient des sanctions pénales et limitent l’accès à ces données aux seuls agents en charge du dispositif. Finalement, l’application est installée de façon volontaire et le consentement éclairé des utilisateurs est collecté.

Sur le papier cette application semble inspirée par le RGPD lui-même et pourrait être importée dans les pays de l’UE. C’est d’ailleurs une possibilité réelle, car le gouvernement de Singapour a décidé le 23 mars 2020 de libérer le code source de TraceTogether.

Surveillance totalitaire ou responsabilisation individuelle

Que l’on veuille ou pas, le contrôle efficace de cette pandémie semble lié aux données issues des tests et relatives au contact-tracing. Si gouverner implique décider, quelle capacité de décision ont les gouvernements qui ne disposent pas de ces données ? Ils doivent se contenter de confiner leur citoyens et de fermer leurs frontières. Tout comme il y a 100 ou 1000 ans.

Fournir en données utiles l’État ne passe pas forcément par une surveillance totalitaire. L’exemple de TraceTogether est une bonne piste, tout autant que le partage des données disponibles à niveau international. Miriam Alia, responsable des campagnes de vaccination de Médecins Sans Frontières abonde dans ce sens et indique qu’une stratégie réussie passe par l’action coordonnée de tous les acteurs, action qui doit être pilotée par une capacité de diagnostic forte.

Sortir du cadre myope du national et miser sur une solidarité informative globale est aussi l’un des principaux points que soutient l’historien Yuval Noah Harari dans cet article du Financial Times.

Harari souligne d’ailleurs que les succès de pays comme la Corée du Sud ou le Singapour tiennent surtout à la transparence de leurs gouvernements et à la coopération volontaire d’une population bien informée.

Les instruments qu'encouragent la responsabilisation des citoyens comme TraceTogether sont une piste à explorer et à valoriser car ils ont le potentiel de contribuer à la santé collective tout en respectant notre vie privée. Cette approche est une alternative bien plus souhaitable qu’un Etat policier qui garantirait notre santé au prix de nous couper certaines libertés. Et la plupart d’entre nous sommes d’accord sur une chose : on ne veut pas être obligés à choisir entre santé et vie privée. On veut les deux.